Conférence afterwork : émergence des Pays Africains

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Présentation de l’invité

Le mercredi 8 Février j’ai été invité à l’afterwork organisé par Incub’Ivoir, directeur Hermann Christian Kouassi, et l’école INSTEC, directeur Jean-Paul Amethier, sur le thème : Emergence des Pays Africains : comment les économies peuvent-elles soutenir la croissance et favoriser une croissance inclusive ?

Monsieur Kako Nubupko était l’invité d’honneur. Revenons rapidement sur son parcours. Né en 1968 à Lomé, Togo, il a finit ses études à Strasbourg et Lyon. Il était professeur à l’EM Lyon, et se spécialise rapidement sur la thématique du coton. Il a travaillé à la Banque centrale, au centre de coopération international (CIRAD) à Montpellier, toujours sur le coton. Puis de 2013 à 2015, il est ministre chargé de la Prospective et de l’Evaluation des Politiques Publiques, au Togo sous Faure Essozimna Gnassingbé. En mars 2016 il est nommé directeur francophonie économique et numérique au sein de l’Organisation Internationale de la francophonie à Paris.

Il est connu pour dire tout haut ce que d’autres murmurent, dénonce et propose des solutions pour sortir de la servitude monétaire. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il a quitté le gouvernement pour garder sa liberté de parole et de pensée.

Ce qui suit répète le discours de Monsieur Kako Nubupko.

Les 3 temps de la pensée économique autour de l’émergence africaine

Il est important de comprendre ces 3 temps car ils structurent la manière de penser depuis 50 ans. La question de l’émergence est liée à la gestion monétaire et l’insertion des économies africaines au sein du commerce international.

Le terme émergence est une évolution du terme développement. La premier a une connotion économique alors que le deuxième est plus englobant. Dans les deux cas, c’est une transformation structurelle des économies.

  • Temps du volontarisme, début des années 60

C’est le moment où les sociétés africaines retrouvent leur indépendance, la question qui se pose alors est : comment conduire ces jeunes nations et assurer le bien-être des populations?
La pensée keynésienne marquera ce temps, avec une forte prégnance de l’Etat qui gère les incertitudes que le marché ne pouvait assurer. C’est une influence du modèle européen, qui sort de la seconde guerre mondiale en 1945, et doit planifier sa reconstruction. On voit alors de nombreux plans quinquennaux pour orienter le marché de l’économie. Un autre mouvement vient remettre en cause ce système, l’école dépendantiste, influencé par la vision marxiste.

À l’aune de ces 2 visions, il y aura pendant 20 ans le temps du volontarisme en Afrique. Les chefs d’Etat ont une vision économique qui met l’état au coeur de l’action économique. On reste dans un schéma colonial ou l’on exporte les matières premières vers la métropole et importe les produits finis.

  • Temps de la gestion de 1980 à 2010

Cette période représente un ajustement structurel. Durant le temps du colonialisme il y a eu l’abondance des années 70 qui a masqué l’incapacité des dirigeants africains à gérer leurs ressources. D’un point de vue économiste ils ont été efficaces mais pas efficients. Ce qui en découle est un taux d’endettement insoutenable au début des années 80. Le Fond Monétaire International intervient, demandant aux pays de s’ajuster : soit il y a une augmentation des recette soit une réduction du train de vie.

La vision keynésienne laisse la place à la vision de friedman : partisan de la liberté économique il faut laisser aux agents économique le soin de faire des transactions. Il base ses théories sur une politique monétaire basée sur l’offre de monnaie, et la lutte contre l’inflation (consensus de Washington en découle). En 1979 le président de la Banque Central Américaine décide d’augmenter les taux d’intérêt pour casser l’inflation due aux chocs pétroliers. Cette décision a un impact fort sur les Etats Africains qui se sont endettés à un taux d’intérêt variable, ils se retrouvent vite avec un taux autour de 14-15%, et donc une incapacité de rembourser.

Les états vont donc réduire leur train de vie, arrêtent les concours d’accès à la fonction publique et demandent aux entreprises d’état de se privatiser. Un autre élément se rajoute: la fin des idéologies. A la fin de la colonisation, les chefs d’état avaient un projet de société, une vision pour l’Afrique. Cette vision d’intérêt général s’éteint et laisse place à l’ajustement structurel.

La politique monétaire linéaire prône la stabilité : il faut assainir la dette publique. On réduit donc les coûts de production (salaire) et on met en place un réforme structurelle (privatisation des entreprises publiques). Selon Kako Nubupko, c’est à la suite de ca que l’on aura des gestionnaires en tant que chef d’état et non plus des visionnaires.

  • Temps du pragmatisme, débute vers 2010

Ce temps est marqué par un constat : le temps de la gestion n’a pas rendu le peuple africain plus heureux. La pensée « tout marché » a fait plus de dégât que le « tout état ».

Après la crise des subprimes en 2008 en Afrique, on commence à penser à un couple état / marché. On les voit comme complémentaires, et il y a donc la création de partenariats publiques / privés. Le marché ne peut être efficient sans des services publiques adéquats. Le terme émergence arrive donc, mais Kako Nubupko souligne qu’il traduit un vide conceptuel. Nous ne savons pas où nous allons. Le défi est de construire un corpus idéologique en phase avec les idéologies du monde et les aspiration pour les prochaines années.

Les défis et les perspectives de l’émergence

« Le débat sur l’émergence est d’autant plus impératif que les pays asiatiques ont pu se développer sans le consensus de Washington. D’autres pays ont pu se développer à partir de leurs propres ingrédients, ce qui jette une lumière blafarde sur les dirigeants africains incapables de conduire la population à la prospérité. » – Monsieur Kako Nubupko

Lors des deux premiers temps présentés, l’Afrique était consommatrice d’idéologies conçues ailleurs. Le défis aujourd’hui est de créer des idéologies adaptées à l’Afrique. Sans ça, il sera facile de retomber dans d’autre formes de servitude.

Au delà des idéologies, les schémas monétaires eux aussi sont imposés par l’extérieur, soit la France, soit la Banque mondiale soit les Nations-Unis. Il y a des plans d’émergence comme celui de « l’union africaine pour 2063″, le problème est que tous ces plans donnent lieu à des tables rondes qui ont lieu en dehors de l’Afrique !

La vision de l’emergence se fait essentiellement sous un point de vue économique, ce qui est une erreur. Monsieur Kako Nubupko, nous explique que pour le plan « Togo 2030 », ils ont mis en avant le processus systémique. Ils se sont focalisés sur 4 sous-systèmes : socio culturel (le vivre ensemble au quotidien) ; politique et gouvernance (fonctionnement, gestion et impacts); démographie et développement humain (analyse objective du développement humain); économie et technologie. Ces sous systèmes n’ont de sens que reliés les uns aux autres.

Un des défis majeur selon Kako Nubupko est la légitimité des chefs d’Etat. C’est l’extérieur qui leur donne la légitimité, celle ci de vient pas de la population. La plupart sont formés en Occident et n’ont plus grand chose en commun avec les populations, ce qui leur empêche d’être lucides sur les conditions existantes. Il faut selon lui des portes paroles issus des communautés.

Temps de questions – réponses

  • Quelles seraient les solutions envisageables pour l’émergence ?

Une des solutions est le numérique. Grâce à ce dernier, les acteurs sont en train d’instituer une société civile transnationale et transafricaine qui forge une conscience “des classes”. On peut se référer au rôle des mouvements comme « le ballet citoyen » ou « y’en a marre « . Ces mouvements ont utilisé les réseaux sociaux pour obliger les leaders à accepter les réalités. L’utilisation du numérique est fondamental pour renforcer la capacité de la société civile à peser sur les décisions.

  • Quel est l’impact du franc CFA dans l’émergence des pays africains?

A terme, le financement de l’émergence suppose tellement de ressources, que la parité fixe entre euros et CFA est incompatible avec la mobilisation de telles ressources. 

En novembre de chaque année, il y a le programme monétaire par les banques centrales d’Afrique (BCEAO). La banque centrale projette les devises (avoir extérieur net) pour l’année à venir, dont on a besoin pour assurer l’importation de produits et garantir la parité fixe entre CFA et euro. Une fois le montant déterminé, ils analysent le volume de crédit sur la base de projection du taux de croissance pour chaque Etat. Les crédits sont donc rationnés. Nos économies ne sont pas productives car l’essentiel de la consommation est importé. Hors pour payer les importations il faut des devises (avoir extérieur net). Quand un état est en pénurie de devise, le CFA est dévalué, et l’accès au crédit est presque impossible.
Ma thèse sur la servitude volontaire est fondée sur le fait que l’on choisisse le chômage massif des jeunes car ils n’accèdent pas au crédit. Emprunter en zone CFA est impossible à moins de 10 % quand on accumule tous les frais.

Normalement, on regarde le taux de change pour déprécier la monnaie. Le taux de change est le prix de la monnaie donc il fluctue. Lorsque l’on bloque le taux de change on perd un degré de liberté dans l’ajustement de nos économies. De plus, la stabilité monétaire est illusoire car l’euro n’est pas fixe par rapport au dollars donc le CFA fluctue par rapport au dollars ! L’émergence nécessite donc des choix politiques. 

Conclusion

Pour transformer le monde il faut de l’action et une vision. C’est un travail à faire collectivement. La vision doit être collective. Le processus d’émergence est un processus de construction de la confiance. On peut se tromper dans la vision mais on a aura les mécanismes pour la rectifier et s’ajuster. Il faut un apprentissage par la pratique.